Ariane ARLOTTI

Recycle you

Comment rester autonome dans un milieu aride, sans eau à portée de main ? Comment survivre sans les technologies et les infrastructures urbaines ? En réfléchissant à ces problématiques, j’ai repensé à cette expérience que j’avais faite il y a des années de cela et qui est toujours aussi controversée et mal perçue dans notre société contemporaine : l’urinothérapie. Je l’avais pratiquée avec un vif intérêt durant deux mois et l’avais vécue comme une véritable initiation à une écologie de soi. Cette expérience s’est imposée comme le point de départ de mon projet artistique à partir duquel j’ai voulu développer un travail et une réflexion autour du recyclage et de l’urine.

Dès mon arrivée en Californie, j’ai commencé à collecter mon urine en tenant un journal des boissons bues tous les jours et de la quantité d’urine que je produisais. Comme je n’avais pas encore une idée très précise du travail que j’allais réaliser, j’ai imaginé différentes expériences. Par exemple, j’ai, durant un temps, pensé vivre trois semaines en circuit fermé, en buvant et rebuvant mon urine en boucle. J’ai vite abandonné l’idée au vu de la chaleur infernale du désert californien et de l’impossibilité de conserver mon urine au frigo comme nous changions de lieu régulièrement. J’avais également l’envie de produire quelque chose de visuel comme aboutissement de ce projet.

Ayant besoin de contenants pour récupérer mon urine, j’ai découvert l’obscène profusion de marques d’eau et de boissons en bouteilles qui a envahi le marché américain. Sur toutes ces bouteilles en plastique, les embouteilleurs décrivent, avec un zèle emphatique, la pureté de leurs eaux respectives. Je me suis fait un grand plaisir de pisser quotidiennement dans ces bouteilles en plastique, d’une marque différente à chaque fois ! Un paradoxe écologique en somme, je me suis recyclée en toute consommation !
A l’épreuve des grandes chaleurs du désert et du taux d’humidité particulièrement bas, j’ai noté une consommation d’eau allant de 3.1 litres à 6.6 litres au maximum, pour une température, mesurée à l’ombre, allant de 35 à 45 degrés. J’ai souvent uriné 1.6 litre par jour, en ayant un taux d’activité physique modéré et en étant souvent sous air conditionné. Ma consommation d’eau, quant à elle, variait en fonction de mes activités. Comme le minimum vital de liquide préconisé dans le désert est le gallon, à savoir 3,78 litres, je me suis amusée à produire un jour 3.78 litre d’urine. Vu qu’il faisait plus de 40 degrés ce jour-là, je suis restée toute la journée à l’intérieur avec l’air conditionné et j’ai absorbé 7.2 litres d’eau pour pouvoir produire ce gallon d’urine !

Au final, en dix-neuf jours passés en Californie, j’ai bu 79.83 litres de liquide pour une production d’urine de 32.21 litres. J’ai donc transpiré plus de la moitié du liquide absorbé, bien au chaud ! Après ces trois semaines vécues comme une performance, j’ai mis en scène ma comptabilité hydratante (ou journal de bord) Recycle me  dans l’espace d’exposition, l’un des six bungalows d’Amboy. J’y ai présenté, sur l’un des murs, toutes les bouteilles que j’avais remplies de mon urine, alignées sur trois étagères (une par semaine).

J’ai ensuite dessiné un tableau sur le mur d’à côté, répertoriant ma consommation et ma production de liquide.

En parallèle, j’ai proposé aux visiteurs de tenter l’expérience de cette écologie de soi. J’ai donc fabriqué et mis à disposition dans le pavillon des petits kits Recycle you contenant chacun une bouteille vide, un entonnoir et une notice des usages possibles de leur urine.

Ariane Arlotti. Matza Amboy, 2015